Eva
En période anorexique : pilules coupe-faim, chewing-gums, cigarettes
En période boulimique/hyperphage : yaourts, chips, gâteaux

« J’ai des images de moi, je suis sur ma terrasse, j’ai pas mangé depuis 4 jours, et je m’écroule par terre, je vois flou, je me mets à trembler, je fais un malaise. Et quand je reprends connaissance, je mange une biscotte ou un truc comme ça, histoire de me dire c’est bon, c’est reparti. »

    
    Eva, 17 ans, est atteinte d’hyperphagie, de boulimie non vomitive et d’anorexie. Elle définit son anorexie comme un besoin de contrôle total sur son corps se manifestant par la sous-alimentation, et son hyperphagie comme une suralimentation constante et compulsive s’apparentant à des tics, s’accompagnant d’un sentiment de mal-être et de culpabilité. Lorsqu’elle évoque ses crises de boulimie, Eva se compare à une oie : elle se gave jusqu’à s’en rendre malade, sans toutefois se faire vomir.
    Dès l’école maternelle, Eva développe un rapport compliqué à la nourriture. Refusant de manger ce qui lui est proposé à la cantine, deux femmes lui sont assignées pour la forcer à finir son assiette, la punissant si elle n’y arrive pas. Son appréhension se transforme donc en véritable phobie alimentaire, et elle assimile le repas à un moment d’angoisse.
    Ses premiers troubles apparaissent à 14 ans. Durant les vacances d’été, elle remarque qu’elle se sent mieux lorsqu’elle mange peu. La perte de poids qui s’ensuit lui plaît, elle prend confiance en elle. Restreignant son alimentation jusqu’à ne presque plus rien avaler, elle perd jusqu’à sept kilos par semaine. Elle est alors si faible qu’elle s’évanouit régulièrement. Elle développe diverses techniques pour cacher son anorexie : elle remue le contenu de son assiette sans rien manger, apprend à recracher sa nourriture dans sa serviette lorsque personne n’y prête attention. Elle se met à fumer plus d’un paquet par jour, autant pour la sensation coupe-faim que pour le geste compulsif de porter quelque chose à sa bouche. Elle finit par associer son bonheur à l’anorexie, celle-ci lui permettant de se sentir profondément épanouie. Le contrôle qu’elle a sur son alimentation pallie le manque de contrôle qu’il lui semble avoir sur le reste de sa vie, la restriction est donc source de satisfaction.
    Si son alimentation finit par se réguler au fil des mois, elle replonge l’été suivant. Une de ses amies, atteinte d’anorexie, l’entraîne dans sa chute. Eva lui demande innocemment des conseils pour maigrir. Elle est parfaitement consciente que ceux-ci sont des conseils d’anorexie, mais elle pense que sa lucidité sur ce point lui permettra de garder le contrôle : « Ce que je me disais c’est : tu fais comme elle, mais tu tombes pas dedans. Parce que tu sais ce que tu fais. » Se rassurant dans son mensonge, ce deuxième été d’anorexie a été pire que le premier. Elle refuse cependant d’envisager que son comportement est problématique. Dès que l’idée d’un possible trouble lui traverse l’esprit, elle la chasse immédiatement. Personne autour d’elle ne se rend compte de sa perte de poids anormalement rapide. Elle mentionne parfois, sans aucune inquiétude, qu’elle a perdu quelques kilos. « En fait, je lâchais ça, et c’est à celui qui prend. Et personne ne prenait. »
    Plusieurs mois plus tard, Eva prend conscience des dégâts infligés à son corps. Prise de panique, sa boulimie apparaît alors en compensation. Ses premières crises lui font prendre conscience de l’ampleur du problème. Lorsqu’elle se rend pour la première fois réellement malade par excès de nourriture, elle ne peut plus nier l’existence d’un trouble. Lors de ses crises, qui peuvent durer plusieurs heures, une pulsion irrépressible l’oblige à manger sans s’arrêter. Elle est comme déconnectée, ne réfléchit pas, et ingère compulsivement des quantités démesurées. « Au bout de trois heures, j’ai fini de manger, crise terminée, je me pose, je fonds en larmes, et je me dis… je vaux rien. » La douleur est aussi bien physique que morale, la culpabilité la ronge. Au fil du temps, les crises deviennent de plus en plus fréquentes. Elles sont souvent la conséquence d’un mal être, d’une solitude pesante, ou d’ennui. Le jour où elle se retrouve la tête dans la cuvette, les doigts dans la gorge, elle se stoppe immédiatement. Passer cette étape est pour elle la preuve qu’elle est réellement malade, et elle ne peut se résoudre à l’accepter. « Là t’arrives à ça, mais si tu recules juste un peu et que tu vomis pas, ça va.»
    Elle est d’abord réticente à l’idée d’en parler, de peur d’être surveillée : mettre d’autres personnes au courant, c’est savoir qu’elle ne pourrait plus agir sans que cela ne se remarque. Elle finit pourtant par en parler à deux amies. Rongée par la peur d’atteindre un point de non-retour et de se faire trop de mal pour qu’il soit possible d’y remédier, elle se renseigne sur les troubles du comportement alimentaire sur internet et commence à contacter plusieurs professionnels.
    Ce n’est pourtant que très récemment qu’elle parvient à en parler à ses parents. Un soir, sans réellement en avoir conscience, en larmes, elle formule quelques phrases incohérentes avant de parvenir à leur dire qu’elle pense être malade. Elle ne mentionne d’abord que la boulimie. Une fois mis au courant, ses parents ne veulent attendre plus longtemps : le lendemain, Eva va voir un médecin, puis une psychologue et une diététicienne. Elle est diagnostiquée de TCA se manifestant par de l’hyperphagie avec phases anorexiques et boulimiques. Elle est aujourd’hui toujours suivie par ces deux personnes, qui lui sont d’une aide extraordinaire. Elle travaille avec elles sur diverses difficultés intrinsèques à ses TCA : son angoisse, sa solitude, son manque de confiance en elle, son sentiment d’infériorité, son penchant pour l’autodestruction. Peu à peu, elle apprend à gérer ses crises, puis à les réduire.
    Au vu des considérables progrès s’étant opérés ces derniers mois, Eva envisage son futur avec force et confiance. Elle ne se sent pour l’instant pas capable de se détacher de ses troubles, mais envisage la guérison. Si son alimentation s’est toujours apparentée à des montagnes russes, elle l’imagine à présent comme une route plus ou moins droite : quoique consciente qu’elle fera toujours face à des difficultés, elle se sent robuste, et prête à les affronter.
    Pour aider un malade, elle insiste sur l’importance de ne pas le faire culpabiliser ou lui reprocher sa condition. Ecouter sans infantiliser, montrer son soutien sans tenter d’assister : ces comportements rassurent, mais une véritable aide est difficile à apporter sans passer par un suivi professionnel. Encourager à aller en parler à un médecin sans pour autant forcer la main peut donc être d’une aide précieuse.
Il ne faut également pas attendre qu’un proche soit dans un état critique pour prendre le problème au sérieux. Anorexie ne va pas forcément de pair avec maigreur, elle en est la preuve, et les choses peuvent très vite dégénérer. Eva indique également que l’anorexie n’apparaît pas forcément dans une volonté de perte de poids, d’atteinte d’un objectif de minceur. Elle considère vexant, voire violent, que l’anorexie soit réduite à cela.

          « Il n’y a aucun cas incurable. Battez-vous, ayez 
confiance en vous. Vous allez vous en sortir. »
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