Jeanne
En période anorexique/orthorexique : salade, œuf et pain, toujours bien présenté
En période boulimique/hyperphage : tout ce qui passe sous la main, aliments non découpés



« La peur des aliments, c’est quelque chose qui revient. J’ai peur d’une pauvre feuille de salade alors qu’il y a 2 semaines je mangeais comme un porc, j’en avais rien à faire. »

    
    Jeanne, 20 ans, a toujours plus ou moins souffert de troubles du comportement alimentaire. Au fil des années, elle pense avoir couvert tout le spectre des TCA, et ne se range par conséquent dans aucune case. Elle passe d’un extrême à l’autre selon les périodes, celles-ci pouvant durer de plusieurs semaines à plusieurs mois. En phase d’anorexie ou d’orthorexie, elle développe une véritable peur de certains aliments, et cherche toujours à consommer ce qui sera le plus sain. Au moindre écart, cette obsession peut soudainement dévier vers l’hyperphagie. En période hyperphage, elle mange énormément sur le long terme, en compensation à la période de restrictions précédente. Elle est également passée par des périodes de sévère boulimie, même si cela ne lui est pas arrivé depuis plusieurs années.
    Les premiers signes de troubles sont survenus dès l’enfance. Après le divorce de ses parents, Jeanne développe une phobie de vomir et mange très peu. Cette phobie se calme en grandissant. À son entrée au collège, sa puberté survient bien avant celle des autres : elle grandit, grossit, se forme. Elle commence vouloir maigrir, et tente de suivre des régimes.
    Le problème devient sérieux en seconde, après une réflexion reçue à propos de son corps. Très complexée, elle fait des recherches pour maigrir et tombe sur un site « pro-ana », qui prône l’anorexie et en partage les « 10 commandements » : « Tu ne peux jamais être trop mince », « Être mince est plus important qu'être en bonne santé »... Elle tente de suivre ces directives comme elle le ferait pour un régime, et en intériorise les mécanismes.
    L'année suivante, elle part en internat. N’étant plus sous la surveillance de ses parents, elle plonge véritablement : elle perd beaucoup de poids, fait du sport jusqu’à l'épuisement. Ses amis prennent conscience qu’elle tombe dans l’anorexie, mais elle nie en bloc.
Après un an de perte de poids, Jeanne subit un premier glissement : en compensations à toutes ces restrictions, elle tombe dans une sévère boulimie. L’été de la première à la terminale, elle ne se nourrit que par crises, mange jusqu’à s’en rendre malade. Elle ne se fait pas vomir et prend 15 kilos en un mois. Elle prend alors conscience qu’elle est malade. Durant son année d'anorexie, elle perdait du poids, en était fière, et ne s’inquiétait donc aucunement pour sa santé. Cela change avec l'arrivée de la boulimie : « Il y a des crises où je me dis que c’est pas possible, un humain normal, il aurait mangé la moitié il aurait déjà tout vomi ! T’as tellement mal que tu te dis : mais je vais crever, comment mon corps peut supporter tout ça ? ». Depuis, elle ne fait qu’alterner périodes de restrictions et périodes de crises.
    À l'internat, elle mentionne son problème autour d’elle, mais n’obtient de soutien que de la part de personnes elles-mêmes concernées. Elle en parle à ses deux meilleures amies, qui ne réévoquent jamais le sujet. Un certain tabou s’installe.
    Récemment, alors qu’elle pensait être guérie, elle revient chez ses parents durant les vacances. De retour dans cet environnement où elle avait développé ses premiers TCA, elle replonge. Elle n'en est pas à la première rechute, et ne se sent à cette époque pas capable de s’en sortir sans suivi médical. Malheureusement, elle n’a pas les moyens d’être prise en charge : les consultations sont trop chères et non remboursées. Certains centres sont gratuits, mais le délai de 6 mois avant d’obtenir un rendez-vous la décourage.
    L’étape la plus difficile pour Jeanne a été d’en parler à ses parents. Elle tient depuis plusieurs années un blog où elle écrit sur sa maladie, et décide très récemment d’envoyer celui-ci à sa mère. Choquée, celle-ci culpabilise de n’avoir rien vu et tente de l’aider, mais Jeanne va déjà beaucoup mieux. Par la suite, elle ne lui parle pas de sa rechute.
Jeanne explique que des éléments anodins peuvent vite influer sur son alimentation et sa maladie. Des amis qui disent faire un régime ou se plaignent de leur poids, une remarque quelconque sur ce qu’elle mange ou ne mange pas peuvent, l’air de rien, enclencher un sentiment de culpabilité, et donc une période de restrictions ou de crises.
    Pendant longtemps, Jeanne n’était capable de faire la paix avec son corps que lorsqu’elle perdait du poids. Elle pensait ne pas pouvoir s’en sortir sans prise en charge médicale. Aujourd’hui, pourtant, elle va beaucoup mieux. Tout en sachant qu’elle gardera des failles, elle a peu à peu repris le contrôle sur sa maladie. Elle s’épanouit dans son travail, sa scolarité et ses relations, ce qui n’était pas le cas auparavant. « J'ai l'impression d'avoir enfin trouvé ma place quelque part, et je crois que c'est ça qui m'a sauvée. »
    Selon elle, quelqu’un qui multiplie les excuses pour ne pas manger avec les autres ou mentionne souvent qu’il faut qu’il fasse du sport, même sur le ton de l’humour, peut être sujet à des troubles. Ces signaux ne sont pas à prendre à la légère. Elle encourage les malades à ne jamais lâcher l’affaire, car les rechutes sont malheureusement presque inévitables. Elle invite chacun à en parler autour de lui le plus ouvertement possible, sans attendre que l’entourage ne s’en rende compte de lui-même. Elle voudrait également que la société se détache des clichés liés aux TCA, les troubles n’étant pas toujours visibles. De très nombreuses personnes sont atteintes, il faut donc briser le tabou qui gravite autour de ces maladies et arrêter la culpabilisation des malades.

    Jeanne a débuté un blog en 2015, où elle écrit sur sa maladie:

« Tenez bon. »
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