Mailys
Pain, haricots, poisson blanc, toujours découpé en petits morceaux


« Sur les dix commandements d’une pro-ana, il n’y avait pas écrit que ça allait détruire ma famille. »
    
    Mailys, 15 ans, est atteinte d’anorexie mentale. Elle définit cette maladie comme la représentation physique de son mal-être. La restriction était à l’époque un moyen de se punir de ce qu’elle était. En plein quête identitaire au début de l’adolescence, elle a fini par se définir exclusivement au travers de sa maladie.
    Récemment diagnostiquée à haut potentiel avec un QI de 130, Mailys s’est toujours sentie en décalage avec les enfants de son âge. Au début de sa puberté, elle prend du poids avant les autres, et se sent mal aussi bien dans sa tête que dans son corps. N’étant à l’époque pas consciente de son haut potentiel intellectuel, elle ne parvient pas à expliquer ce sentiment de différence. Elle passe donc par la perte de poids pour se sentir plus normale.
    Sa maladie se déclenche à 12 ans, à la suite d’une remarque de son père sur sa prise de poids. Sur internet, elle tombe sur des sites « pro-ana », pages qui prônent l’anorexie par les « 10 commandements de l’anorexie » : « Si tu n'es pas mince, tu n'es pas attirante », « tu ne mangeras point de nourriture calorique sans te punir après coup ». Ayant terriblement besoin de se réfugier dans quelque chose, elle devient volontairement anorexique, sans pour autant mesurer l’ampleur des conséquences. Elle commence à drastiquement restreindre son alimentation, se mutile, tente d’extérioriser son mal-être. «Il faut que je mange moins parce que quelque part, je ne mérite pas de vivre.»  À son entrée en 5ème, elle ne mange plus qu’une demi-pomme par jour, et fait énormément de sport le soir. En deux mois, elle perd 20 kilos. Elle nie sa perte de poids et fait en sorte de ne pas alerter ses proches. Elle veut perdre le plus de poids possible avant que ces derniers ne s’alarment. Elle explique qu’en dessous d’un certain seuil, la perte de poids ne se contrôle plus : avec la dénutrition, son cerveau ne fonctionne plus correctement, et la façon dont elle perçoit son reflet dans le miroir est totalement déconnecté de la réalité. Elle cache la nourriture dans des bouts de sopalin pour la jeter plus tard. Elle boit et marche beaucoup pour brûler des calories. Elle entre dans un cercle vicieux : plus elle perd, moins elle mange.
    Au collège, ses professeurs se rendent compte du problème et contactent le médecin scolaire. Celui-ci lui fait comprendre qu’elle ne peut pas continuer sur cette voie sans mettre sa vie en péril. Il pose le diagnostic d’anorexie mentale, et contacte ses parents. Ceux-ci veulent que Mailys soit prise en charge dans un hôpital. De plus en plus mal, elle se mutile chaque soir. « Quelque part, ça m’a encouragée à encore plus perdre de poids pour être sûre de m’extraire de cet environnement qui m’était nocif, pour être sûre d’aller à l’hôpital et d’en finir avec tout ça. »
    L’hôpital est une échappatoire. A son entrée, Mailys est si faible qu’elle ne parvient plus à marcher. Elle pèse alors 39 kilos, on lui pose donc une sonde pour la nourrir de force. Elle est transférée à l’hôpital d’Ancely, spécialisé dans l’adolescence. Elle s’oblige à manger à heures parfaitement fixes et s’interdit de boire après 23h, de peur que cela influe sur la pesée du lendemain. Elle refuse les pommes de plus de 100 grammes. En permanence avec d’autres anorexiques, elle développe de tocs par mimétisme : elle découpe ses aliments en petits morceaux, reste debout en permanence, compte toutes ses calories. Malgré sa volonté de guérir, elle refuse de reprendre du poids, bien que l’un soit impossible sans l’autre. Après avoir pris 300 grammes, elle éclate en sanglots. Elle garde ce besoin de s’identifier à « Mailys l’anorexique », son identité se limitant pour elle à sa maladie. Elle frôle la mort en descendant à 20 de pulsation. La maladie détruit également sa famille : sa mère vivait dans la peur qu'un matin, on l'appelle pour lui dire que sa fille était en réanimation après un AVC.
    Mailys révèle ne jamais avoir eu peur de sa maladie. Elle feignait le déni mais, au fond, était fière de ce qu'elle avait atteint : « Regardez, j'ai réussi. » Avec le recul, elle sait que son hospitalisation était indispensable, n'ayant à l'époque pas eu la moindre inquiétude pour sa santé.
    N’étant plus en danger de mort, elle sort de l’hôpital après six mois. Elle fait alors 45 kilos, et garde un contrôle total sur ce poids un an durant. N’ayant plus aucun repère, sa sortie est très difficile : « J’avais peur que, sans l’anorexie, je ne sois plus rien ». Elle se réfugie dans le travail scolaire, s'épuise à atteindre l'excellence. Pour la première fois, elle s'inquiète de sa santé : ses règles ne reviennent pas, son métabolisme est brisé. Toujours suivie par une psychologue, elle décide de passer un test de QI. Elle qui ne concevait sa propre existence qu’au travers de sa maladie, le diagnostic de Haut Potentiel la libère d’un poids : même sans l’anorexie, elle aura toujours l’intelligence. Elle s'y raccroche pendant son processus de guérison. Elle sait à présent qu’elle peut être quelqu’un sans sa maladie. Elle relâche peu à peu le contrôle, et accepte de reprendre du poids. L'anorexie ne lui apporte rien de bon, elle en est à présent consciente.
    Mailys se considère toujours malade aujourd’hui, bien qu'elle ait grandement évolué. Elle espère que le lycée sera un nouveau départ. Bien que son entourage ait toujours été compréhensif et bienveillant, elle déplore certains comportements qui ne l'ont pas aidée. Elle donne comme exemple un récente réflexion de son père : « Ah, tu bouffes encore de la salade !» Elle aimerait qu'il se rende compte qu'elle va mieux, que la nourriture n'est qu'une facette d'un mal-être général dont elle se détache peu à peu.
    Elle regrette également le fait que les troubles du comportement alimentaire soient toujours considérés comme devant aller de pair avec un poids spécifique. Le nom complet de la maladie « anorexie mentale » n’est presque jamais pris en compte, ni ne l’est sa signification : cette maladie va bien plus loin qu’une simple condition physique. Elle évoque aussi le grand rôle que les médias ont à jouer. Ils prônent encore et toujours la maigreur comme standard de beauté unique, et l’émergence de quelques mannequins grandes tailles est loin d’être suffisante.
    Mailys considère à présent avoir fait son temps avec l’anorexie. Elle sait qu’il est temps pour elle d’apprendre à vivre autrement. Elle est engagée dans l’association Hoped, qui lutte contre les troubles du comportement alimentaire. Elle voudrait faire une croix sur son passé tout en continuant à aider ceux dans le besoin. Elle invite chacun à oser prévenir les proches d’une personne dont les TCA deviennent trop sérieux : c’est ce qui lui a permis de s’en sortir.

« Ne perdez jamais espoir. Il est impossible de guérir sans 
prise de poids. Faites-vous suivre psychologiquement, 
et n’ayez pas peur d’en parler : ce n’est pas une honte. »
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