Sandrine
Seul repas de la journée : un jus de citron



« Je t'aime quand tu es maigre. »


    Sandrine, 44 ans, a été atteinte d’anorexie sévère. Bien qu’endormie en elle depuis plusieurs années, elle sait que la maladie ne la quittera jamais complètement. Malade depuis ses 9 ans, l’anorexie s’est présentée pour elle comme une échappatoire et une manière d’affirmer son existence aux yeux des autres. Durant certaines périodes de sa vie, Sandrine a totalement cessé de s’alimenter.
    Son anorexie infantile a été la conséquence de l’influence d’un père qui, chez les femmes, ne supportait que la maigreur. Pour lui plaire, à neuf ans, elle a progressivement retiré le sucre et les matières grasses de son alimentation. « Je t’aime quand tu es maigre » : ces propos de son père ont été l’un des déclencheurs précoces d’une anorexie sévère qui la suivra tout au long de sa vie.
    Une vingtaine d’années plus tard, Sandrine évolue dans un entourage nocif, dans lequel elle est sans cesse dévalorisée. Harcelée par son conjoint, le père de ses premiers enfants, elle perd toute confiance en elle. À l’image du père du Sandrine, son compagnon n’a d’estime que pour la maigreur. Ecrasée sous ce poids, elle en enterre peu à peu sa propre personnalité. Incapable de réaliser que le père de ses enfants est prêt à tout pour la tirer vers le bas, elle nie totalement le harcèlement dont elle est victime. « Quand je m’en suis aperçue, c’est là où j’ai voulu faire du mal à tout le monde ». Ayant naturellement une facilité à arrêter de manger, elle commence à plonger : « Au bout de trois ou quatre jours, ça devient très facile de ne plus s’alimenter ». La maladie, qu’elle ne considère à l’époque pas comme telle, est la seule échappatoire qu’elle parvient à envisager. Elle s’y enfonce en toute conscience de cause.
    La période de déni est de courte durée, et la descente aux enfers brutale. Si elle ne constate aucun changement sur son corps lorsqu’elle s’observe dans un miroir, elle ne prend conscience de son extrême maigreur lorsque son meilleur ami prend des photos d’elle et les lui montre. Elle réalise alors qu’elle peut enfiler les jeans de sa fille de douze ans. Son visage se creuse de plus en plus, elle superpose les couches de vêtements pour cacher sa perte de poids. Elle fuit les repas entre collègues, et restreint tant son alimentation qu’elle finit par ne plus parvenir à avaler de nourriture solide. Lorsque même le liquide ne parvient plus à passer, la vie de Sandrine est sérieusement mise en péril. Travaillant en tant qu’interprète en langue des signes, elle côtoie quotidiennement des sourds. Ceux-ci étant particulièrement sensibles au langage du corps, certains s’aperçoivent de la gravité de son état. L’une d’eux tire la sonnette d’alarme : elle prévient les parents de Sandrine que leur fille est en train de dépérir. Sandrine avait à cette époque déjà entamé une psychothérapie pour faire le point sur sa vie. Elle commence alors à y évoquer son problème, sans pour autant oser employer le terme d’anorexie. Sa psychiatre parvient à la convaincre de se faire hospitaliser de son plein gré.
    Entrer en hôpital psychiatrique est un véritable soulagement. Elle est enfin prise en charge, sauvée du monde extérieur. Là-bas, plus personne ne pourra lui faire de mal. Elle y passe un premier mois totalement isolée, sans accepter de voir qui que ce soit. Sa fatigue est telle qu’elle en oublie l’existence de ses enfants. Elle refuse de sortir de sa chambre ou de s’alimenter, la faim l’empêche de dormir normalement. Elle explique qu’en dessous d’un certain poids, le moindre mouvement est douloureux : lever un bras devient un calvaire. Elle vit donc recroquevillée, sans bouger, et ne pense plus qu’à dormir. Son ancien conjoint, dont elle s’était séparée avant l’hospitalisation, tente de l’enfoncer. Il insiste pour la voir, mais l’hôpital lui interdit l’entrée.
    « Ce sont mes 2 premières filles qui m’ont fait m’accrocher à la vie. » Au bout d’un mois, sa fille entre dans sa chambre. Elle ne comprend pas la situation et pense que sa mère ne l’aime plus. C’est le déclic pour Sandrine. Voyant le mal qu’elle fait à ses enfants, elle prend conscience qu’elle ne peut les abandonner de la sorte, ceux-ci ayant déjà un père défaillant. Elle sait à présent qu’elle doit s’en sortir pour elles. Au déclenchement de sa maladie, faire du mal autour d’elle était volontaire ; elle en a par la suite totalement perdu le contrôle. « C’est au départ un jeu pour dire « attention j’existe », et finalement ça nous engloutit ». Ce sont ses enfants qui l’ont sauvée : si elle n’en avait pas eu, elle ne serait pas là aujourd’hui.
    Après le déclic, elle accepte de recommencer à manger petit à petit. Elle compose elle-même ses menus, intransigeante sur leur composition, et mange dans sa chambre. Quand elle accepte de prendre ses repas en salle, elle mange dos aux autres, incapable de supporter la vision d’une trop grosse quantité de nourriture sans en être totalement écœurée. Elle refuse les pesées, aussi bien par peur de voir son poids que de se voir en reprendre.
    Sandrine est alors face à un paradoxe : elle veut à présent s’en sortir, mais considère l’hôpital comme un cocon. Là-bas, elle fuit les responsabilités. Pour la première fois, elle est écoutée, et cette inversion des rapports de force lui permet de réapprendre à dire non, ce dont on l’avait empêchée durant de nombreuses années. Peu à peu, elle réacquiert un certain sentiment de contrôle. A l’issue de six mois d’hospitalisation, elle finit par sortir.
    « C’est quand on se ré autorise à vivre qu’on se ré autorise à manger. » Sandrine s’est peu à peu reconstruite, et n’a aujourd’hui plus peur de monter sur une balance. Si elle a conscience que la maladie ne la quittera jamais totalement, elle sait à présent comment la contrôler et en connait pleinement les risques. Pour ses enfants, elle refuse de replonger. Elle a à présent un mari aimant, avec lequel elle a eu deux enfants depuis sa sortie de l’hôpital. Elle garde cependant des séquelles de cette période de sa vie : elle perd des dents et des cheveux, a des problèmes osseux et une peau marquée, ainsi que des risques d’AVC plus importants.
    Sandrine indique quelques signaux qui ne trompent pas pour déceler un cas d’anorexie : d’abord, la maigreur et une extrême fatigue, puis certaines habitudes alimentaires. Mettre de côté les aliments gras, remuer les aliments dans son assiette sans pour autant les manger et boire beaucoup d’eau peuvent être des comportements significatifs. Sandrine sait cependant à quel point il est difficile d’aider un malade : montrer directement qu’on a conscience du problème de quelqu’un peut le faire se fermer immédiatement, ou s’effondrer. C’est un travail de longue haleine qui nécessite patience et allusions intelligentes, pour inciter la personne à venir d’elle-même. Il ne tient toutefois qu’à elle de s’en sortir.
« Je vous souhaite beaucoup de courage. »
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