Sandy
Pots de Ben&Jerry’s à chaque crise de boulimie



« Pour moi, j’étais trop grosse pour être malade. Être malade c’est être en dessous de 55 kilos. »

    
    Sandy, 21 ans, a été anorexique et boulimique durant deux ans. Elle fait aujourd’hui encore des crises d’hyperphagie. Ayant de grandes difficultés à gérer ses émotions, la nourriture est pour elle un exutoire. En cas de stress, de colère, ou de toute autre émotion trop intense, une crise de compulsion se déclenche. Manger n’est alors plus un plaisir, mais un besoin irrépressible.
    Depuis toujours complexée par son poids, Sandy a commencé à subir de violentes moqueries au collège. Grandissant avec ce mal-être, ce n’est que bien plus récemment que ses premiers troubles commencent se déclarer. Elle se souvient d’un jour où son père lui dit, sur un ton se voulant humoristique : « Ah mais tu fais soixante-quinze kilos, t’es une grosse vache ! »« Que mon père me dise ça, je crois que ça a été le pire sentiment du monde », précise-t-elle. À cette époque, Sandy est victime d’une relation toxique, son petit ami la couvre de réflexions sur son poids et son corps. Elle restreint sévèrement son alimentation, et perd dix kilos en un mois et demi. Ceci ne tarit cependant pas les injures : « Malgré les dix kilos perdus, il me disait « Ah ouais, ben t’as toujours autant de bide ». Désirant maigrir coûte que coûte, elle arrête soudainement de s’alimenter, sans se soucier des conséquences sur sa santé. Son petit ami la quitte, mais les séquelles de la dévalorisation perdurent, elle ne reprend donc pas une alimentation normale. Si les chiffres continuent de chuter sur la balance, elle ne perçoit pas de résultats satisfaisants lorsqu’elle s’observe dans un miroir. L’année qui suit, son poids suit un « effet yo-yo » : elle s’alimente peu, craque, reprend du poids, et restreint de nouveau son alimentation pour le perdre immédiatement.
    Sandy commence alors à faire ses premières crises de boulimie. À l’issue de celles-ci, elle culpabilise et se fait systématiquement vomir. La situation devient alors très vite hors de contrôle : les crises s’amplifient, se multiplient, elle finit par se faire vomir matin, midi et soir. Elle ne se nourrit alors plus que par crises. Elle ne prend ensuite plus qu’un repas par jour, qu’elle n’arrive pas à garder : immédiatement, elle rejette tout ce qu’elle ingère. Même le liquide finit par ne plus passer. Elle use au départ de diverses techniques pour se faire vomir, puis son corps finit par le faire machinalement, sans qu’elle n’ait à intervenir. Chaque crise importante s’ensuit d’une période de jeûne. Elle arrête de manger durant plusieurs jours, parfois une semaine. Elle fait en sorte que son entourage ne s’alarme pas : si elle mange une pomme devant les autres pour limiter les soupçons, cela sera son seul repas de la journée. Quand elle ne mange pas seule, elle prend un repas normal et espère rentrer chez elle au plus vite pour se faire vomir.
    N’entrant pas dans les standards de poids habituellement associés à la maladie alimentaire, elle ne se rend pas compte de la gravité de son cas. Malgré ses efforts pour cacher son trouble, certains signaux ne trompent pas : ses mains sont marquées à force de se faire vomir, elle continue de perdre du poids et mâche continuellement du chewing-gum pour masquer son haleine. Un ami s’alarme, lui en fait part, et ce regard extérieur lui permet progressivement de réaliser qu’elle est malade. Elle finit par lui en parler, mais il ne peut rien faire pour elle.
    D’après les conseils d’une autre malade, Sandy prend l’habitude de ne consommer que de la glace lors de ses crises, celle-ci étant relativement facile à vomir. Se limiter à ce seul aliment lui permet peu à peu de restreindre sa consommation à une quantité fixe et d’acquérir un certain contrôle. Malgré cela, pour tenter de s’arrêter, Sandy bascule dans une autre forme d’autopunition : elle commence à se mutiler.
    Elle est aujourd’hui très fière d’avoir réussi à arrêter de se faire vomir, bien que son rapport à la nourriture soit toujours très compliqué. Elle fait encore des crises d’hyperphagie, sans pour autant rebasculer dans une boulimie vomitive. La compulsion est toujours liée à son état émotionnel. Si elle se penche en général vers de la glace, n’importe quel aliment peut faire l’affaire en cas de crise. Elle mentionne par exemple avoir déjà mangé des frites crues.
    Sandy évoque le grand rôle qu’a eu son nouveau petit ami dans sa reprise de confiance en elle. Son rapport à son corps ayant toujours été très compliqué, elle a pleuré la première fois qu’elle s’est déshabillée devant lui. Aujourd’hui pourtant, cette relation lui permet de se sentir de mieux en mieux : « Quand je suis avec lui, je me sens belle ». Bien qu’il ne soit pas toujours en mesure de la comprendre, n’étant pas malade lui-même, il fait toujours de son mieux pour l’aider. Il la complimente constamment, l’aide à réguler ses repas, tente de lui changer les idées lorsqu’elle est stressée, l’emmène souvent en randonnée pour l’inciter à faire du sport. « Il ne se rend pas compte à quel point il m’aide ».
    Récemment, Sandy a réussi à aller voir un professionnel de la santé pour se faire diagnostiquer. Avec sa psychologue, elle travaille à présent sur son hypersensibilité, directement liée à son rapport à la nourriture. Cependant, sa difficulté à se considérer malade durant plusieurs années l’a rendue réticente à l’idée d’être rangée dans une case et suivie par un médecin. Elle insiste à ce propos sur la gravité s’associer systématiquement un poids à une maladie sans se poser plus de questions. Durant une longue période, l’image de maigreur communément associée aux troubles du comportement alimentaire l’a empêchée de se considérer elle-même malade. « Pour moi, j’étais trop grosse pour être malade. Être malade c’est être en dessous de 55 kilos ». Ce stéréotype peut représenter un véritable danger, et tous les médias ont leur rôle à jouer, le cinéma ne faisant pas exception. Elle déplore le fait que, dans les rares films consacrés au sujet, le protagoniste soit forcément une femme dans un état de maigreur critique.
Elle explique également la difficulté d’aider un malade. Si la personne ne veut pas être aidée, il ne sert alors à rien d’insister. Certaines bonnes intentions peuvent vite avoir l’effet inverse : inviter au restaurant une personne atteinte de troubles pour l’inciter à manger peut entraîner un sentiment de culpabilité, puis une période d’importante restrictions. Plutôt que de prendre des initiatives, la meilleure solution reste d’attendre que le malade vienne parler de lui-même et demander de l’aide. La clé est d’accompagner sans être intrusif.

« N’hésitez pas à demander de l’aide. On a besoin d’être entouré, 
diagnostiqué ou non, on a besoin d’aide pour s’en sortir. »

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