Yayla
Seul repas de la journée : infusions, cigarettes


« Je veux avoir cet IMC là. C’est là qu’on est belle. »

    Yayla, 18 ans, a été anorexique. Elle définit son anorexie comme une attention obsessive portée aux aliments et aux quantités qu’elle consomme, jusqu’à penser qu’il est bon pour elle de ne pas manger. Cette obsession s’accompagne d’une image déformée de son corps.
    Depuis l’enfance, Yayla est complimentée par son entourage à propos de sa minceur, qu’elle associe alors naturellement à un atout. Elle intériorise vite les liens entre minceur et beauté, et tient à garder sa ligne. Ce n’est pourtant qu’un facteur secondaire du début de ses TCA : sa maladie se déclenche à l’issue d’une période de tumulte familial. Très affectée, tout commence pour elle par une volonté de se faire du mal : elle se dévalorise fortement, et son comportement devient autodestructeur. Elle commence alors à restreindre son alimentation.
    Déjà suivie par une psychologue, elle évoque superficiellement le problème lors de ses séances. Elle dédramatise, le but étant de cacher la gravité de la situation : pour elle, si elle en parle aussi librement, cela montre que le problème n’est pas si grave. Lorsque sa psychologue pose le terme d’anorexie, c’est un choc pour Yayla. Subitement, elle se remet à manger. Cette reprise temporaire d’une alimentation plus normale part de l’intention de ne pas décevoir sa psychologue, pour laquelle elle a beaucoup d’affection.
Ce processus se répète régulièrement au cours de sa période d’anorexie. Quand quelqu’un qui compte pour elle se rend compte du problème, elle se régule sur une courte période, autant pour ne pas décevoir la personne en question que par auto-persuasion. Elle raconte que, lors d’un repas de famille où elle buvait énormément d’eau et d’infusions pour se couper la faim et ne mangeait pas, sa grand-mère s’est rendu compte qu’elle touchait à peine à ses plats et le lui fait remarquer. Le lendemain, elle se remettait à manger.
    Les périodes de reprise d’une alimentation normale ne durent que quelques jours tout au plus. Petit à petit, Yayla s’habitue à ne pas manger, et se sent mieux quand elle a faim. Scolarisée en internat, elle développe des stratagèmes pour ne pas alarmer son entourage : elle évite le réfectoire et dit se faire à manger dans sa chambre.
Sur Instagram, elle regarde régulièrement des défilés de mode et photos de mannequins. Celles-ci incarnent pour elle le corps « parfait », à envier et imiter. Elle se renseigne sur l’IMC de Kendall Jenner, mannequin qu’elle trouve magnifique, et cet IMC devient son objectif. Elle parvient à atteindre celui-ci en descendant à 42 kilos. Elle se sent faible, a mal à la tête et aux articulations, ses cheveux tombent. Son entourage se rend peu à peu compte du problème, sa meilleure amie lui fait remarquer sa maigreur.
Lorsqu’elle en parle à sa mère, celle-ci ne réalise pas tout de suite ce qu’implique la maladie. Pour elle, Yayla s’invente des problèmes. Ne voulant cependant pas de son aide, Yayla lui assure qu’elle va mieux. Naturellement très encline à l’auto-persuasion, annoncer une guérison à sa mère a une influence positive sur son comportement : « Vu que je lui avais dit que ça allait aller mieux, il fallait que ce soit le cas. »
    Yayla fait le parallèle entre sa maladie et une période de forte consommation de cannabis par laquelle elle était passé à la suite de difficultés avec son père. Après 2 mois d’addiction et de déconnexion totale avec la réalité, elle avait fini par prendre conscience de l’ampleur du problème et réussi à se réguler. « Je me suis dit : t’as réussi à faire ça avec la weed, tu peux faire ça avec la bouffe. »
    Lors de son année de terminale, une progressive prise de confiance en elle l’aide à reprendre le contrôle sur sa maladie. Son engagement féministe et body-positive est en contradiction avec les standards de maigreur auxquels elle s’oblige à correspondre. Elle multiplie les projets de dessin, de photo, prépare des concours d’entrée en école de cinéma. De belles perspectives d’avenir commencent à se dessiner. « C’était une envie de faire, une envie de productivité, une envie d’aller bien. » Ses cours de philosophie lui ouvrent de nombreuses portes : ils lui font prendre conscience qu’elle est maîtresse de sa vie et de son destin. Elle se rase la tête et se teint en rose, chose dont elle ne serait jamais crue capable quelques mois auparavant. Elle se désabonne de tous les mannequins sur les réseaux, décide d’arrêter de subir, et prend suffisamment confiance en elle pour ne pas rechuter. Elle ressemble aujourd’hui à celle qu’elle voulait être il y a un an : elle s’est prouvé qu’elle était capable, et a laissé derrière elle sa tendance à se rabaisser constamment.
    Yayla a également eu un entourage bienveillant. Ses amis l’ont épaulée, certains ayant eux-mêmes été atteints de troubles du comportement alimentaire, et lui ont apporté un soutien précieux. C’est d’après elle le plus important pour aider une personne atteinte de TCA : accompagner sans forcer la main, être à l’écoute et montrer son soutien.
    « Fais attention à toi, tu le mérites » : c’est le message que Yayla veut faire passer. Manger n’est pas un crime, et l’existence d’un individu ne se résume pas à un chiffre. Elle souligne également le fait que l’anorexie ne se limite pas un cas de maigreur extrême qui nécessite l’hospitalisation. Il ne faut pas attendre d’en arriver à un tel stade pour considérer le problème comme sérieux.
« Et surtout, prenez soin de vous. »
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